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Le Moyen Véhicule : Auto d'édition Hypertexte à prétention littéraire

LA COURBE FÉMININE

François Cosmos

La Femme atteint de nos jours dans nos sociétés sa vitesse de pointe à l'adolescence, accélérant tout d'abord le pas par timidité, par crainte tout à la fois des mâles et du regard des vieilles personnes, un peu pour se donner une contenance, le faux-semblant d'une occupation d'importance, puis courant rejoindre les groupes de copines qui lui permettront d'affronter les garçons eux aussi regroupés, puis des amoureux potentiels, puis déclarés, puis enfin l'Officiel. Alors, tandis que durant toutes ces années passées on la voyait fendre la vie à longues et souples enjambées, les seins en l'air, le nez au vent, le regard en face, au loin, se produit alors une soudaine - et première -  décélération dans sa destinée : l'Officiel sait attendre, car son envie est plus forte, et puis il s'habitue, on s'habitue, il ne partira pas, et il est bon et de bon ton de flâner ensemble main dans la main, devant les plans d'eau et les vitrines, immobiles le temps d'une étreinte, d'un baiser picoré ou passionné, puis Elle sera plus ou moins rapidement entravée par la Maternité, encombrée d'une poussette, lestée d'un porte-bébé, retardée par les autres gosses qui fourmillent dans ses jambes, et qu'Elle se complaît à contempler, admirer, assise sur les bancs public, en train de s'amuser et de grandir... C'est une courbe, Elle aussi a connu cette ascension dans sa jeunesse, les premiers pas mal assurés, le manque de forces pour aller bien loin, la peur, de tomber, de se faire de nouveau mal, de ce qui guette derrière le coin de la rue, l'obligation de toujours suivre les parents, de ne pas s'éloigner seule, d'en dépendre encore longtemps pour presque tout... À rester perdue dans leur contemplation, Elle mettra longtemps à comprendre et à réaliser qu'eux aussi ont enfin grandi... Viendra alors le temps de la seconde - et dernière - jeunesse, qui s'accompagnera d'une seconde accélération : plus d'enfants dans les pattes, enfin libre de faire les magasins pour Elle, ou de la course, de l'aviron, du tai-chi, d'apprendre l'italien ou le mandarin, de secourir les pauvres... Viendra aussi le temps du revival, ce que les Québécois arriérés appellent « ranimer la flamme », mais le soldat est trop connu, le guerrier pas assez reposé, et ce sera alors fréquemment d'autres, puis un seul autre, un nouveau, avec qui Elle cueillera cette seconde moisson de fruits, et l'histoire de la première décélération se rejouera alors, pas forcément en farce puisque la première n'est généralement pas perçue comme une tragédie : de nouveau les lentes flâneries, les longues promenades à deux, plus posées encore, plus conscientes, puis les enfants, mais cette fois-ci ce ne sera plus Elle qui les fera mais ses filles et belles-filles, et ce sont ceux-ci qui la rattraperont, dans la joie et les cris comme la première fois, et dans la facilité pour le coup, avec des responsabilités moindres et tout un tas d'améliorations techniques dues au Progrès, des poussettes qui se fermeront toutes seules, des biberons obéissant à la voix, des couches jetables avant même d'avoir été utilisées... Elle les regardera grandir à leur tour, sereine et entourée, un homme au bras, mais les bancs deviendront de jour en jour, insensiblement, plus durs, s'en lever plus difficile, jusqu'à l'instant où elle se fera mal en le faisant... Elle deviendra alors précautionneuse, réfléchira à deux fois avant de sortir, Elle avancera doucement, puis, une fois seule, à tout petits pas, jusqu'à son lit de grabataire...

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