114. Vanitas
1. Comme je passais devant le Burgtheater, un étrange papier blanc, adhérant au pavé de la rue, et recouvert d’un dessin gris, attira mon attention. Je descendis du trottoir pour l’observer de plus près. La pluie l’avait quasi incorporé à la chaussée, puis il avait séché, impossible de l’en détacher sans l’endommager. Sa présence était peu ordinaire, le tracé élégant, le thème, académique, une vanité. Je le pris en photo avec mon téléphone portable, et puis je m’en suis détaché à regret.
2. Une fois sur l’écran de mon ordinateur pourtant, le contraste entre le quadrillage noir des pavés et ce gris sur blanc du trait tremblé, tellement humain, et sa perspective déformée par le papier tordu, a rapidement cessé de m’intéresser. L’obsession des femmes, de ce visage, a pris le dessus. Un autoportrait, manifestement, devant une glace, déguisée en enfant, des fleurs dans les cheveux, mais qui n’a déjà plus une expression d’enfant, il n’était même pas besoin de menton posé sur un crâne pour saisir qu’elle médite sur l’âge, sur le temps, sur la mort. Académique, certes, mais quelque chose de maladif, de corrompu dans cette beauté faussement innocente, m’a saisi. Il me fallait la rencontrer, la connaître.
3. J’avais déjà passé des heures, des journées entières au Vestibül à guetter sa sortie, rien à faire. Pourtant je pensais à une étude pour une affiche ou un livret de présentation d’Hamlet – un Hamlet au féminin. Sur ma photo la signature n’était pas lisible, quand j’y étais retourné le papier avait presque disparu, il n’en restait que des lambeaux. Et puis j’ai pensé à une possible étudiante de l’Académie des Beaux-Arts, qui est juste de l’autre côté de l’Universitätring, j’en connaissais la directrice des études. Ça ne lui disait rien, mais elle m’a ouvert le trombinoscope des élèves, quelques jolis minois, mais rien de ressemblant. Mon amie m’a proposé de prendre des adresses, mais je commençais à n’avoir plus le cœur à ça, il était lourd – oui, un vieux thème académique aussi, un cliché, même.
4. Et puis comme je regardais pour la nième fois ce dessin, peut-être justement parce que je commençais à ne plus vraiment le regarder, à me détacher du visage, je me suis rendu compte qu’il y avait un troisième élément en-dehors de la fille, et du crâne : une tige ; le crâne est posé sur un support. Je me précipitai au Muséum National d’Histoire Naturelle, et elle était là, à la caisse. J’ai dû ressortir pour reprendre mon souffle, pas mon habitude. La mécanique revint vite pourtant, et après avoir pris mon ticket, j’engageai la conversation avec Aline, c’était ce qu’indiquait son badge. Elle n’était pas à la caisse d’ordinaire, elle était en thèse, mais comme les gens tombent comme des mouches, ils doivent assurer des tours de garde. J’ai sorti mon téléphone. Elle était surprise bien sûr, a paru contente de retrouver ce dessin qu’elle croyait égaré. Elle dessinait à ses heures perdues, dans la salle d’anatomie. Une adresse électronique où lui envoyer ça, c’était logique, et c’était parti.
5. C’est comme ça qui font ces intellos, hein chef, ils numérotent leurs abattis ? Et ben moi ça sera le 5 de der, voilà ma lettre de démission ! Plein les bottes de recopier à la machine ces papiers dégoulinant d’hémoglobine, j’en peux plus de ramasser des crânes avec des lambeaux de chair sanguinolente encore attachés dessus, ces os qui puent découpés à l’incisive tellement qu’ils ressemblent plutôt à des lapins nains ou des chevaux élevés par les Jivaros, ou alors des bœufs et des serpents sans tête, tout ce barnum de malade ! Me suis engagé dans la police, pas dans les commandos ou à la morgue du Friedhöfe ! Et qu’est-ce qu’on attend pour arrêter cette foutue végane qu’est devenue folle quand elle a appris que son père biologique était un boucher membre du FPÖ ? Elle est combien en tout pour se glisser partout sans qu’on la reconnaisse alors que sa tronche est punaisée dans tous les coins, sa gueule d’ange mauvaise ? Et qu’est-ce qu’elle fout des gens qu’elle remplace vu qu’eux on retrouve jamais leurs corps ? Je retourne chez moi en Carinthie et j’espère que ça sera pas elle ou elles ou eux qui vont me vendre mon billet de train ou le contrôler au coin des chiottes ! Servus !
Sergent Heinz Steiner
666. Le nombre du Diable ! Tu me reconnais ? Devine ? Est-ce que tu connais au moins mon écriture, ou t’as lu de moi que des sms ?
Ludwig ! The Ludwig ! L’unique et seul ! Tu vois que ça sert à se cultiver les games que tu trouves débiles !
Je t’explique. Je rentrais chez mes darons pour les vacances, dans le train en face de moi y avait un type, genre bouledogue, cheveux en brosse. J’ai pas remarqué s’il avait d’autres bagages à l’entrée, pour moi il avait rien que deux feuilles A4 à la main, des photocopies, qu’il a pas arrêté de regarder, surtout l’une, pendant trois ou quatre heures de trajet, je te lis l’une de haut en bas et de gauche à droite, puis je jette un œil à l’autre, et je te recommence, et ainsi de suite. D’abord j’ai cru qu’il lisait des PV, car les versos que je voyais c’était des PV, je connais par cœur, tu sais que j’arrête pas de me faire pécho avec ma trottinette électrique sur les trottoirs. Mais les PV étaient à l’envers, d’où, Sherlock Holmes, c’est des tirages sur du brouillon !
Au bout de trois, quatre heures, donc, il part aux chiottes, pas avec les feuilles, il les laisse dans le filet de gauche. Evidemment ça me démange de regarder, j’hésite, j’hésite, et puis à ce moment-là le train freine brusquement, tout le monde manque de se retrouver cul par-dessus tête ! On attend, à l’arrêt, 2 h 18 ! Y a des mouvements, les contrôleurs passent, des passagers vont aux nouvelles, ou essaient d’aller aux chiottes, impossible évidemment. Le bouledogue, lui, revient pas. Enfin on repart, toujours pas là ! À Klagenfurt, toujours rien ! Je sors doucement, je prends mon temps, je laisse passer les autres, et quand je suis le dernier et que personne peut me voir, je pique les feuilles !
Après, t’as compris, arrivé chez mes vieux, mégasurprise en découvrant ça ! Je t’écris sur la première feuille, à la suite du texte photocopié qu’y était. La deuxième c’est le tirage de ton dessin, celui que t’avais perdu, celui de la série du cirque, je sais plus comment tu l’appelais, de la puberté, des ragnagnas, le cirque de l’horreur je l’appelais, chacun ses games! Avec juste quelques gouttes de rouge en plus ! Et lui il fait partie des disparus, des évaporés, c’est ce que ma reum m’a dit le lendemain.
Alors forcément je prends peur, voilà pourquoi je te renvoie tout par la poste, incognito pas comme avec Snapchat. Peur des keufs, mais peur de toi aussi, Sherlock oblige. Tu fais quoi là-dedans, ton dessin, thèse au muséum, végane, père biologique boucher, t’es pas le Diable au moins ? J’attends que tu m’expliques, par lettre, une vraie, comme les darons quand ils étaient jeunes, avant ça pas question que je parte en camping avec toi à Innsbruck au mois d’août.
L.
