À travers les films de Hou Hsiao-hsien, particulièrement depuis le quasi expérimental Millenium Mambo, dont Café Lumière est comme l'application des découvertes à un scénario plus classique, l'ordinaire de nos vies revêt, acquiert, accède à sa pleine valeur. Il nous donne à voir, à comprendre ce que valent nos vies, et qu'elles valent, quelles qu'elles soient, aussi ordinaires soient-elles. Jamais je n'ai été à ce point bouleversé, obsédé, enthousiasmé par un film qui, apparemment, parle de si peu, de presque rien, de rien de ce qui concerne ma propre vie en tout cas - aussi obsédé et enthousiasmé que, récemment par exemple, par Eyes Wide Shut ou Je t'aime, je t'aime, mais pour des raisons moins immédiatement compréhensibles quand on les compare à la richesse formelle, symbolique, émotionnelle, etc., nettement plus évidente et exubérante de ces autres « films de ma vie ». J'ai repensé avoir vu un jour Roger Planchon expliquer que, lisant je ne sais plus quelle pièce de Shakespeare, écrasé par tant de profondeur, de subtilité et de beauté, il en avait pleuré. C'est bien le même genre d'émotion esthétique qui m'a peu à peu envahi en regardant Café Lumière, pour me laisser jusqu'à la fin la gorge serrée et les larmes aux yeux. Jusque-là je n'avais pleuré que quatre fois au cinéma, une fois lorsque King Kong jette un dernier regard à Fay Wray avant de la déposer délicatement sur le toit d'un gratte-ciel pour affronter seul les avions et sa mort, une autre quand Geneviève Page, le dos tourné, envoie en morse à l'aide de son ombrelle un message d'Auf wiedersehen au Sherlock Holmes de Billy Wilder qui la regarde s'éloigner depuis leur chambre d'auberge, et les deux autres fois à deux moments différents, lors de deux visions successives du Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, mais à chacune de ces fois une part de romantisme sentimental et de projection personnelle venait évidemment se mêler à ces émotions. Rien de tel, apparemment, dans le cas de Café Lumière.
Reste à comprendre pourquoi. Pourquoi ce train couleur vieux rose décrivant une courbe paresseuse dans un banal paysage vert d'eau signifie soudain confusément tellement plus que ce qu'objectivement cette image montre ? Pourquoi, montrée par-delà un champ de colza ou de fleurs jaunes aux couleurs fondues ensemble, la descente hors de deux voitures qui viennent de se garer, d'une demi-douzaine de personnes d'une même famille dont on pense tout d'abord qu'elles viennent accomplir le rituel d'une promenade dominicale un après-midi ensoleillé de printemps ou d'été, avant même de comprendre qu'il s'agit apparemment d'une visite à un cimetière, fait-elle soudain prendre conscience avec une telle intensité de l'importance dans nos vies de tant de moments semblables personnellement vécus, dont on n'avait gardé que le souvenir enfoui d'un vague ennui, de temps perdu, d'une attente d'autre chose ? Pourquoi la première scène délibérément comique du film, la visite obligée de la mère, pour quelques jours chez sa fille, à la propriétaire de celle-ci, est-elle filmée depuis le trottoir, en-deçà de la clôture du jardinet et avec le guidon d'un vélo au premier plan ? Comment, grâce à l'art consommé de Hou, à son intelligence sans cesse à l'œuvre, à son génie cinématographique, cette première scène amène-t-elle le sommet comique qu'est la suivante, pendant laquelle ce père mutique, acharné à poursuivre coûte que coûte son repas, se réfugiant dans la mastication et la déglutition, occupe le centre de l'image telle une antique statue maorie baignée d'une lumière brun rougeâtre, tandis que la mère et la fille, violemment éclairées mais à demi masquées par une cloison, évoquent de manière apparemment détachée les suites de la grossesse de la jeune femme et de son désir d'élever seule son enfant ?
Ici, à ce moment-là, tout comme à la fin de Una vita difficile de Dino Risi, j'avais toutes les peines du monde à retenir le fou-rire qui m'avait pris, et que je devais étouffer parce que la majorité du public, me semblait-il, ressentait plutôt cette scène comme dramatique, ce que j'éprouvais également dans le même temps. Ce mélange de drame et d'humour, c'est la marque du comique artistique le plus profond, et particulièrement la source de mes joies les plus intenses au cinéma : Outre ces deux scènes-là, une autre qui possède dans le fond quelque chose de commun avec celle de Café Lumière, c'est l'impuissance de Spencer Tracy, dans Le Père de la mariée de Minnelli, à fendre la foule du mariage pour aller dire au revoir à sa fille qui quitte définitivement la maison avec son nouvel époux ; et puis dans La Garçonnière de Billy Wilder, la découverte par Jack Lemmon, rentrant dans son appartement avec une fille saoule rencontrée dans un bar, du corps de Shirley McLaine inanimé à la suite d'une tentative de suicide ; et enfin dans Eyes Wide Shut encore, la visite de condoléances du médecin joué par Tom Cruise à la fille de son patient défunt - la plus grande de toutes, celle-là, peut-être, puisque, à la première vision, avec son coup de théâtre du baiser et de la déclaration d'amour inattendus, et aux suivantes, où l'on en guette l'arrivée et les raisons, ce sont au moins deux formes d'humour différentes qui sont convoquées. Ce film, Café Lumière, m'aura donc procuré à la fois l'une de mes crises de larmes, et l'un de mes fous rires les plus intenses au cinéma ; il ne doit donc pas se trouver très loin d'être, avec Eyes Wide Shut, le plus grand film que j'aie jamais vu.
Il y a à cela quantité de raisons esthétiques évidentes, mais s'il fallait en faire ressortir une qui m'est apparue soudain en regardant Café Lumière, c'est la question de la distance. Pour paraphraser une formule godardienne, le Cinéma, ce n'est pas juste la distance, c'est la distance juste - la distance à laquelle placer la caméra par rapport à ce qu'on veut faire voir, la distance à laquelle on se place, c'est-à-dire le point de vue qu'on adopte sur les choses. Cette distance exacte à laquelle Hou se place, ce pourrait bien être la mi-distance entre l'indifférence à la Vie, et le reste d'intérêt qui, dans nos sociétés modernes en perte de repères, nous fait justement nous y accrocher comme à la chose la plus précieuse. Car les personnages sont aussi indifférents à ce qui leur arrive, que nous le sommes nous-mêmes en tant que spectateurs à cette tranche d'histoire de grossesse qui ne pose aucun problème à personne, dont on ne connaît le père ni les raisons, non plus que celles de l'attachement de la jeune mère à ce libraire dont la seule activité consiste à enregistrer le son des trains, de ses attentions à son égard, comme on ne sait si cet attachement est véritablement réciproque, ni ne comprend pourquoi cette fille et ses parents se rendent mutuellement visite. Pourtant l'on sent bien que la vraie Vie telle qu'on la vit vraiment palpite là-devant et par derrière, comme rarement montrée ailleurs - comme le retour de la fille dans la maison des parents après un voyage et ce qu'on imagine être une longue période d'absence, montré sans aucune tension dramatique, sans aucun véritable dialogue, à travers le simple geste de s'allonger par terre sur le dos pour fixer et reprendre contact avec le plafond familial.
Et puisqu'il faut bien en finir : Il se trouve que j'ai vu Ray, ce biopic sur Ray Charles, le lendemain de Café Lumière. Voilà bien deux pôles extrêmes du cinéma d'aujourd'hui, ou même peut-être du cinéma tout court : Ou comment faire, dans le premier cas, avec toute une vie hors du commun, extraordinaire et passionnante, un film commun et inintéressant, quand le second fait d'une partie même pas intéressante d'une vie ordinaire, un film sans cesse passionnant, hors du commun et extraordinaire.
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